La contestation du Nucléaire


 Plébiscitée par les élites politiques et industrielles en France, la construction du parc nucléaire n’a pas été réalisée sans heurts. Retour sur la contestation et les questionnements qui ont secoué les années 1970 et 1980.

Dès les bombardements d’Hiroshima et de Nagazaki en 1945, le nucléaire s’est vu opposer une critique farouche, rassemblant des militants pacifistes marqués par l’ampleur de la dévastation. Inquiets, dans un contexte de Guerre froide, de la prolifération des arsenaux nucléaires et du risque d’une guerre atomique entre superpuissances, des intellectuels et des célébrités du monde entier s’unissent en signant l’Appel de Stockholm en 1950. Portée par Frédéric Joliot-Curie, la pétition demande l’interdiction de l’arme atomique.  Plus de 3 millions de personnes la signent, dont le très jeune Jacques Chirac, Lionel Jospin, Pablo Picasso, Pablo Neruda ou encore Yves Montand.

Cette critique a une forte résonance populaire et politique, mais elle n’aboutit pas à la disparition des arsenaux nucléaires pour autant. Le Traité de non prolifération et les accords START et SALT I & II permettent a minima la diminution du nombre de têtes nucléaires et, par une logique discriminante, réservent leur détention à un nombre restreint de nations.

En France dans les années 1970, cette opposition au nucléaire militaire s’étend au nucléaire civil. Le lancement des chantiers des centrales nucléaires du plan Messmer, sans aucun débat préalable, mobilise des foules réunissant des dizaines de milliers de manifestants. Aux mouvements de gauche s’ajoutent les riverains des futures centrales : les oppositions se généralisent sur l’ensemble du territoire et dépassent la contestation locale.

Affiche L’Appel de Stockholm éditée par le comité du Congrès mondial des partis de la paix, collection Michel Dixmier/Kharbine Tapabor, publiée dans l’ouvrage Quand l’Écologie politique s’affiche, 40 ans de militantisme graphique, Plume de carotte, Toulouse, p 17.

Autocollant Non à la bombe, fonds Jean-Luc et Sylvie BURGUNDER, Fondation de l’Écologie Politique.

Parmi eux le Parti Socialiste Unifié-PSU, le mouvement écologiste avec René Dumont, candidat aux élections présidentielles de 1974, et les partis d’extrême gauche. En 1975, la semaine anti-nucléaire organisée au niveau national rassemble 30 000 manifestants en régions et 25 000 à Paris.
Dans la même année se crée à Toulouse le premier CAN – Comité d’Action Anti-nucléaire, qui lancera dès l’année suivante une campagne d’auto-réduction de 15 % des factures d’EDF, suivi en 1977 d’une grève du zèle dans le règlement des factures d’EDF. Les deux campagnes ciblant EDF sont déclinées par diverses organisations (Amis De la Terre, CFDT, CSCV, PSU, PS) et demandent un débat sur la politique énergétique au gouvernement.
Une frange du Parti Socialiste s’associe également à cette critique, portée par François Mitterrand lors de la campagne présidentielle de 1981, au cours de laquelle le candidat s’engage à organiser un référendum sur la poursuite du programme nucléaire :

 

Naissent à cette époque le premier CRIN – Comité Régional d’Information Nucléaire en Bretagne, suivi de la création de quatre-vingt CLIN – Comités Locaux d’Information Nucléaire. L’opposition à l’usine de retraitement de la Hague mobilise les habitants de la région du Nord-Cotentin, où les syndicalistes de la CFDT s’unissent aux groupes anti-nucléaires du CRILAN – Comité de réflexion indépendante et de lutte antinucléaire CCPAH – Comité Contre la Pollution Atomique dans la Hague. Les conditions de travail dans l’usine, seront dénoncées dans le film produit par la CFDT, Condamnés à réussir.

 

Blocage du train de déchets allemands à 4h20 du matin en gare de triage de Mézidon en direction de Cherbourg-la Hague en août 1981, fonds Jean-Luc et Sylvie BURGUNDER, Fondation de l’Écologie Politique.

Blocage du train de déchets allemands à 4h20 du matin en gare de triage de Mézidon en direction de Cherbourg-la Hague en août 1981, fonds Jean-Luc et Sylvie BURGUNDER, Fondation de l’Écologie Politique.

Intervention devant les journalistes de Pierre BARDEY (CRILAN) ; Guy ROBERT (CFDT-US) et Didier ANGER (CRILAN) lors du blocage du train de déchets allemands à 4h20 du matin en gare de triage de Mézidon en direction de Cherbourg-la Hague en août 1981, fonds Jean-Luc et Sylvie BURGUNDER, Fondation de l’Écologie Politique.

Le mouvement de contestation compte aussi de nombreux relais dans le domaine de la recherche. L’appel des 400, lancé en février 1975 par des scientifiques dont 200 physiciens nucléaires, rallie très vite plus de 4 000 scientifiques et marque le début d’un contrepoids scientifique à l’imposition de la politique du tout-nucléaire.

L’appel à une diminution du recours au nucléaire civil, au ralentissement des chantiers et à une plus grande vigilance sur leur mise en place, sont au cœur de la critique. Dénonçant le caractère précipité et démesuré du programme (la France a alors pour objectif de doubler la quantité de kilowatt/heure produits annuellement tous les 10 ans), les scientifiques ne s’opposent pas par principe à l’énergie nucléaire mais appellent le gouvernement à un « vrai débat ».

Relayée par la presse nationale, la critique des scientifiques apporte une légitimité inédite au mouvement antinucléaire, d’autant plus qu’une centaine de chercheur du CEA de Saclay signent l’appel. Le GSIEN – Groupement des Scientifiques pour l’Information sur l’Energie Nucléaire, né au lendemain de l’appel des 400, rassemble principalement des physiciens nucléaires, des scientifiques et ingénieurs actifs au sein des Amis de la Terre et de la CFDT, et jouera un rôle très important dans la critique de l’usage du secret, qui écarte une fois de plus les citoyens d’informations essentielles.

« Nous pensons que la politique actuellement menée ne tient compte ni des vrais intérêts de la population ni de ceux des générations futures, et qu’elle qualifie de scientifique un choix politique. Il faut qu’un vrai débat s’instaure et non ce semblant de consultation fait dans la précipitation. Nous appelons la population à refuser l’installation de ces centrales tant qu’elle n’aura pas une claire conscience des risques et des conséquences. Nous appelons les scientifiques (chercheurs, ingénieurs, médecins, professeurs …) à soutenir cet appel et à contribuer, par tous les moyens, à éclairer l’opinion. » (Appel des 400, 1975)

Non entendus par le gouvernement, voir attaqués sur le caractère de leur expertise scientifique, et tiraillés entre posture scientifique et posture contestataire, le nombre des scientifiques mobilisés se réduit graduellement. 

Des manifestations de 1977 à la déception de 1981

La prise de conscience de la population débute elle dès 1971 aux alentours du chantier de la future centrale de Fessenheim. Des manifestations se déroulent tout au long des années 1970 et au début des années 1980 sur de nombreux sites, Bugey, Nogent-sur-Seine, Plogoff ou encore la Hague.

Le soutien des politiques et des syndicats, très timide, est révélateur de l’ampleur du consensus régnant autour du nucléaire. Seuls la CFDT, le PSU et les Amis De la Terre motivent les marches, l’ensemble des syndicats et des partis s’étant accordés pour dénoncer la provocation de telles manifestations.

La plus connue s’organise autour du projet de surgénérateur Superphénix à Creys-Malville en 1977. Les militants occupent pacifiquement les lieux, vite délogés par les forces de l’ordre. La brutalité du dispositif policier est alors symptomatique du caractère autoritaire de la construction des centrales. Le bilan de la manifestation fait état d’un mort, Vital Michalon , et de trois blessés graves.

Comme à Creys-Malville, les dispositifs de répression policière qui accompagnent les chantiers découragent les manifestants, d’abord issus du mouvement pacifiste et non-violent.
Lancés par décrets, entre 1976 et 1981, les chantiers avancent vite. Les centrales, rapidement raccordées au réseau, s’installent durablement dans le paysage des communes, qui acceptent finalement leur présence.

 

A la veille des élections présidentielles de 1981, plusieurs syndicats et organisations de la société civile, Les Amis de la Terre, l’Union fédérale des consommateurs, ainsi que le PS et le PSU organisent une pétition nationale « Pour une autre politique de l’énergie, pour un débat démocratique sur l’énergie ». François Mitterrand, pourtant signataire de la pétition, se démontre finalement, contre toute attente, favorable à la poursuite du programme nucléaire civil.

 

L’élection de Mitterrand donne ainsi le coup de grâce à la contestation populaire. La perte d’un ennemi identifiable, le gouvernement, et l’espoir trahi d’une poursuite du combat par ceux désormais présents dans les instances du pouvoir, amoindrissent fortement son retentissement populaire. De par son hétérogénéité, à la fois dans les causes d’engagement, dans les profils des acteurs et dans les modes d’actions, le mouvement contestataire, fortement décentralisé se trouve pénalisé. L’annulation du chantier de la centrale de Plogoff par François Mitterrand est l’unique victoire de la contestation populaire. Pourtant, elle s’avère davantage une manœuvre politique qu’un engagement contre le nucléaire.

Aujourd’hui, au moment où le parc nucléaire français arrive en fin de vie, le débat semble reprendre petit à petit la place qui lui était due dans l’univers médiatique et politique : la fermeture de la centrale de Fessenheim, le risque et le coût de la prolongation de la durée de vie du parc, la diminution du recours au nucléaire pour permettre le développement des énergies renouvelables, et les chroniques économiques des opérateurs rabattent les cartes d’un choix du siècle passé.

Ces questions en suspens laissent présager que le choix est encore possible. Le « consommateur privilégié » de ces dernières années saura-t-il se convertir à la fois en producteur d’énergie et en citoyen économe ?