Bienvenue dans la société nucléaire

Malgré l’image apocalyptique véhiculée par son utilisation militaire, l’atome bénéficie d’une véritable assise populaire et politique en France, devenue l’archétype de la société de l’intérêt nucléaire. Comment en est-on arrivé là ?

De par son mode de production et de diffusion centralisé et l’engagement de l’État qu’il implique, le nucléaire civil modèle la société qui en fait usage. En France, l’évolution du modèle énergétique vers le nucléaire remonte au plan Messmer. Après la crise pétrolière de 1973, la compétitivité des industries françaises était fortement impactée par la hausse des prix du pétrole.
Le privilège d’une électricité abondante et à bas coût, et les vagues de revenus que la construction et l’entretien du parc induisaient, ont rapidement acquis les élites industrielles à la cause de la filière. Un consensus très large s’est ainsi forgé sur la convergence des intérêts et des attentes des élites industrielles et politiques françaises. Pour ces dernières, la filière nucléaire incarne le renouveau de la puissance industrielle de l’Hexagone et représente un gisement d’emplois capable de séduire un électorat grandissant

Usine de retraitement de la Hague, 2016, Fondation de l’Ecologie Politique.

Pour certains secteurs, notamment celui du bâtiment, le programme gouvernemental est une aubaine puisqu’il prévoyait à court, moyen et à long terme des chantiers colossaux, dont les contrats se chiffrent en milliard de francs.
A l’échelle locale, le nucléaire rallie la majorité des élus locaux et des populations à sa cause en s’appuyant sur des retours économiques immédiats.

Pour les communes qui les accueillent, les chantiers des centrales représentent une importante rente financière grâce aux compensations légales. Les riverains y voient eux la création de milliers d’emplois réservés. Le consensus s’étend ainsi aux populations les plus concernées par le risque nucléaire, comme c’est le cas autour de l’usine de retraitement de la Hague dans le Cotentin.

L’indemnisation des collectivités territoriales à travers le financement de grands aménagements sportifs et culturels, accompagnés par l’image de « progrès » véhiculée par une électricité abondante et peu chère pour le consommateur, y joue un rôle prépondérant.

Ces démarches s’accompagnent d’une politique de communication d’EDF articulée autour du triptyque : publicité, secret et transparence. Imprégnée de la double logique du programme du Conseil national de la Résistance, rendre l’électricité accessible au plus grand nombre et combattre la précarité énergétique, EDF apparaît comme une entreprise responsable, moderne et humaniste. Et c’est sur cette image de marque que les diverses campagnes de publicité s’appuient pour générer l’adhésion de la population autour du nucléaire civil.

L’opacité légale qui encadre les affaires touchant au nucléaire, classées « secret industriel » ou « sûreté nationale », permet aux exploitants d’omettre les détails gênants du programme et de cultiver ainsi le secret sur les incidents touchant les sites en exploitation. Fusion du réacteur à Saint-Laurent-des-Eaux en 1980, fuites et relâchement de produits radioactifs dans la rivière Saint-Hélène en 1991, inondation et pannes à Blaye en 1999, sont dissimulés par les exploitants avant d’être mis en évidence par des laboratoires indépendants et finalement rendus publics par la presse.

« S’il y a logique technocratique, c’est dans la mesure où cette double action, de développement et de domination sociale d’un type inédit, s’exerce au nom de moyens d’études et d’exercice dont EDF a un quasi-monopole. La direction de l’Etablissement, ici, se révèle capable de mobiliser d’importantes ressources scientifiques et technologiques, qu’elle est pratiquement seule à pouvoir rassembler, pour élaborer des projets qu’elle considère d’interet collectif, national, et qui vont dans le sens du renforcement de sa propre puissance et dans la perspective de son propre développement.

Dans cette perspective, EDF oriente dans son domaine de compétence – l’énergie- maints aspects de la vie sociale, de l’économie et de la culture, pesant directement et indirectement sur les modes de production industrielle, les formes d’organisation du travail, les normes de consommation, les modes de vie, absorbant des investissements qui, pourraient être affectées à d’autres activités, assurant l’indépendance énergétique du pays, etc. »

Le modèle EDF. Un essai de sociologie des organisations
Michel Wieviorka, Sylvaine Trihn, La découverte, 1989. 

Les exploitants développent également le « tourisme nucléaire », notamment vis-à-vis des étudiants. Chaque année, plusieurs dizaines de milliers de personnes visitent les centrales, dont la sécurité est présentée comme une fierté nationale auprès du grand public.

Entre transparence affichée et dissimulation, EDF gère précautionneusement sa politique de communication.

Parallèlement, les pratiques énergétiques des Français sont orientées vers la consommation d’électricité. Le recours à l’énergie électrique croît de manière à offrir des débouchés à l’énergie produite par les réacteurs atomiques tandis que les factures énergétiques n’augmentent pas.

 

Dessin TCHERNOBYL : AN I de PEZZOLI paru dans la revue Ecologie-Hebdo, fonds Jean-Luc et Sylvie BURGUNDER, Fondation de l’Écologie Politique.

Petit à petit, l’électricité produite en France, accessible à tous, construit l’image du nucléaire civil comme outil indispensable de la modernité. Séduite par ce mode de vie où règne l’opulence électrique, l’opinion publique s’accorde pour lui livrer toute sa confiance. Une image forte que résume la maxime “le nucléaire ou la bougie”.

Cette stratégie de communication renforce par ailleurs la marginalisation de la critique qui monte face au développement du programme nucléaire. Les conflits sont caricaturalement présentés par les organismes nucléaires comme une confrontation entre progressistes et partisans du retour à la bougie, entre confiants et « rabat-joie » ou entre hommes rationnels (homo oeconomicus) et hommes irréalistes (homo ecologicus).

D’après la sociologue Sezin Topçu, chargée de recherche au CNRS, auteure de La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée (Le Seuil, 2013), une telle stigmatisation des opposants a pour principal objectif de renforcer leur délégitimisation politique. Les marginaliser permet ainsi de consolider et appuyer un discours de raison et de responsabilité porté par le pouvoir central et par les savants experts impliqués dans le développement du programme nucléaire.

Le modèle de la société nucléaire est par essence un modèle centralisé, technocratique. La maîtrise scientifique et technique de l’énergie nucléaire à des fins militaires et civiles s’est construite grâce à la convergence des intérêts des acteurs scientifiques et des volontés politiques. Dans le projet Manhattan d’abord, au CEA ensuite, se forme une élite de scientifiques, d’ingénieurs et d’administrateurs à la culture commune.

En France traditionnellement, c’est au Corps des Mines que revient le rôle de maître d’œuvre de la politique énergétique au sein de l’Etat et des entreprises. Un nombre très restreint d’individus issus d’une même formation d’excellence accède ainsi aux plus hautes responsabilités dans le domaine du nucléaire.

Cette homogénéité de la formation des élites dirigeantes interroge sur la prise en considération de la critique. Que celle-ci lui soit extérieure ou non, le Corps des Mines a longtemps ignoré et parfois barré la route aux voix, aussi légitimes pouvaient-elles être, qui s’opposaient à son modèle. 

Une collusion si forte entre d’une part la haute administration chargée de la direction et de la gestion d’un tel complexe et d’autre part les industriels des secteurs concernées, ne peut qu’interroger. Elle n’est pas sans rappeler l’influence du complexe militaro-industriel aux Etats-Unis, sur les choix en matière de dissuasion et de politique extérieure.

Le nucléaire français…sans les français ?

La composition et les décisions de la commission Production d’Électricité d’Origine Nucléaire ou Commission Péon sont révélatrices à la fois de la manière dont est pilotée la politique énergétique de la France et de l’absence de débat qui anime celle-ci. Ce manque flagrant de critique est tout aussi caractéristique de la place qu’occupe le modèle nucléaire dans le débat parlementaire.

Les processus décisionnels sont largement pilotés par l’exécutif, qui utilise parfois des stratégies de contournement ou d’imposition plus ou moins subtiles. Le déploiement du plan Messmer est ainsi entériné par voie décrétale et appuyé par un débat à l’Assemblée nationale sans issue législative.

L’obtention des autorisations pour la construction des 13 nouvelles centrales, simplifiée par décret dès 1973, peut être accordée sans attendre la déclaration d’utilité publique (DUP) dès la fin de l’enquête publique, en privant ainsi le Conseil d’Etat du droit d’opposition. Par ailleurs, jusqu’en 1978, l’évaluation des DUP a lieu sans étude d’impact environnemental car le décret d’application de la loi relative à la protection de la nature et de l’environnement de 1976 se fait attendre, permettant le démarrage de plusieurs chantiers à la hâte.

Pour contester la légitimité des chantiers d’EDF, les opposants font appel au recours juridique. Les moyens légaux d’EDF sont cependant disproportionnés et la technicité des dossiers décourage les tribunaux qui se déclarent incompétents. La plupart des recours sont ainsi rejetés ou classés.
Au nom d’un intérêt général qui à distance de quarante ans peine à se révéler, le choix autour du « tout nucléaire » est réduit à un simple choix technique, auquel participe un nombre clos de technocrates. Piloté par l’exécutif, il s’écarte du débat politique.

A l’exception de quelques ministres écologistes et de quelques parlementaires isolés, au fil du temps la classe politique n’a pas questionné ce choix et s’est prononcée de façon consensuelle à son égard. Ce mécanisme s’est reproduit encore récemment. Après avoir été refusé dans le cadre de la loi relative à la transition énergétique et à la croissance verte, l’amendement relatif au projet du centre de stockage géologique des déchets radioactifs « Cigéo », à Bure (Meuse), a été voté grâce à l’article 49-3, dans la loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques, puis censuré par le Conseil constitutionnel.

Chronologie du débat parlementaire sur le nucléaire

Ce fonctionnement des institutions dénote parfois un véritable « déni de réalité » que seul un dispositif de contrôle puissant permet de limiter. Par son histoire, ses symboles, ses résultats économiques, la société nucléaire a su créer une forme de « pensée unique » autour de son utilisation civile.

Comment respecter dans ce contexte les conditions pour la recherche objective de l’intérêt général qui devrait guider une politique énergétique sur le long terme ?

Dès 1977, le Rapport Schloesing réalisé par la commission des finances de l’Assemblée Nationale questionne la rentabilité économique de l’électronucléaire français et la pertinence d’une politique énergétique misant sur la prépondérance d’un vecteur énergétique, dont les prix de production ne sont pas stabilisés. Ce texte n’a pas connu une diffusion suffisante pour susciter un débat public : pourtant, avec 40 ans d’avance, ses analyses annoncent les incohérences d’une politique aujourd’hui mises en lumière.

 

Rapport fait au nom de la commission des finances, de l’économie générale et du plan (1) sur le projet de loi de finances pour 1978 (n°3120) par M. Maurice PAPON, rapporteur général, député. Annexe n°23 Industrie, commerce et artisanat industrie, rapporteur spécial : M. Edouard SCHLOESING.

Et de fait, ce n’est que très récemment, 50 ans après la construction des premières centrales, que la France s’est dotée d’un réel contre-pouvoir avec l’Agence de Sûreté Nucléaire (ASN) créée par la loi du 13 juin 2006 relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire. Dans ce contexte le citoyen et la société civile restent largement dépossédés de ces questions, comme le montre l’aboutissement des débats publics organisés autour de l’EPR de Flamanville et de la gestion des déchets nucléaire au début des années 2000.

L’approfondissement des dispositifs de débat allant de paire avec une plus grande transparence de l’information, semblent être des outils indispensables pour accompagner une réflexion inclusive autour de l’avenir du nucléaire français.

Ignorée au cours du processus du Grenelle de l’environnement en 2007, écartée – avec beaucoup de difficulté et dans l’incohérence plus totale – du débat national sur la transition énergétique en 2013, la question du nucléaire est aujourd’hui au centre de l’actualité.