L'apanage de la puissance


Initiée dans un contexte international dominé par l’affrontement Est-Ouest, la marche vers l’atome commence en France dès l’après guerre. D’abord centrée sur le nucléaire militaire, cette quête d’une puissance stratégique va s’imposer dans le nucléaire civil comme étant indispensable au rayonnement économique et culturel de la France. Pour le meilleur et pour le pire.

Photographie d’un haut gradé et de la femme d’un financier découpant tels des jeunes mariés un gâteau en forme de champignon atomique, [1950], centre d’archives d’ETOPIA, Belgique. Droits réservés.

 Après les premières découvertes des physiciens français Henri Becquerel, Pierre Curie et Marie Curie à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, le nucléaire devient une affaire d’Etat au début de la Seconde Guerre mondiale avec le projet Manhattan, programme scientifique et militaire américain. Y sont rassemblés certains des plus grands esprits scientifiques de l’époque, dont les recherches aboutissent à la conception des bombes larguées lors des bombardements d’Hiroshima et de Nagazaki. Cette démonstration d’une puissance de feu inégalée dans l’histoire militaire clôture la Seconde Guerre mondiale dans des images d’apocalypse.

La fin de la guerre en Europe, puis en Asie, marque l’entrée dans une nouvelle ère des relations internationales où la bombe nucléaire est l’ultime l’atout stratégique.

Les métropoles des empires coloniaux du Vieux Continent s’effacent sur un échiquier international dominé par le condominium américano-soviétique. L’opposition croissante entre ces deux superpuissances, et les volontés de certains États de faire prévaloir leur hégémonie initient la course à l’armement nucléaire.

Dans le courant des années 1950, le recours pacifique à l’énergie nucléaire pour produire une électricité abondante devient le symbole de la rivalité entre les deux modèles de civilisation qui s’affrontent à l’époque : le soviet nucléaire d’un côté, la centrale capitaliste de l’autre. Les leaders des deux blocs cherchent par le nucléaire civil à étendre leur sphère d’influence idéologique, économique et financière en exportant leur technologie et leur savoir-faire respectifs. En témoigne le discours d’Eisenhower à la tribune de l’ONU en 1953 intitulé Atom for peace.

Dans le même temps, le nucléaire déploie son spectre à des usages médicaux et de production d’énergie qui pacifient son image et le rendent indispensable à toute société moderne. Exit les images de dévastation, cette énergie moderne devient un moyen d’accéder à un rêve d’abondance et de longévité jusqu’à présent inaccessible au commun des mortels.

Un remède au déclin de la France

En France, c’est au service de la puissance étatique que sont mis à profit les possibles du nucléaire. Le 17 octobre 1945, le Gouvernement provisoire de la République française alors dirigé par le Général de Gaulle, créé le Commissariat à l’énergie atomique – CEA – qui institutionnalise la marche vers l’atome de l’État.
L’atome représente alors à la fois la force stratégique, la promesse de la prospérité et le symbole de la modernité pour une France qui, après la défaite de 1940 et l’Occupation, cherche à reconquérir sa suprématie sur l’échiquier international.

La perte de l’empire colonial dans les deux décennies qui suivent la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’obédience aux États-Unis induite par la Libération et le Plan Marshall engagent la recherche de nouveaux moyens pour faire renaître la puissance française et l’imposer. A son retour au pouvoir en 1958, le Général de Gaulle profite de l’avancement des travaux du CEA. Le 13 février 1960, la première bombe nucléaire française, Gerboise bleue, explose à Reggane dans le Sahara algérien. Désormais dotée de la bombe atomique, la France recouvre enfin son indépendance stratégique face aux États-Unis et à l’URSS.

L’arsenal nucléaire permet ainsi à la France de reprendre place sur l’échiquier international dominé par l’affrontement Est-Ouest. C’est le début du discours sur la dissuasion, garante de l’indépendance stratégique.

La tension atomique entre les deux blocs connait son apogée en octobre 1962 avec la crise des missiles de Cuba. En quelques jours se dévoile l’engrenage apocalyptique qu’implique l’affrontement direct entre superpuissances nucléaires.

The Fog of War, le film d’Errol Morris sur Robert S. McNamara

Paradoxalement, alors que l’atome dote l’homme de la capacité technique de s’autodétruire, il concentre aussi tous les espoirs. Notamment celui d’une société avant-gardiste où l’alliance infaillible de la science et de la technique garanti l’opulence énergétique, alors synonyme d’intérêt général. La décennie qui suit l’acquisition de la bombe fait entrer la société française dans cette nouvelle ère.

Le rayonnement économique et culturel

En 1973, avec le premier choc pétrolier, la France constate sa dépendance envers les pays du Golfe et la vulnérabilité de son approvisionnement énergétique, elle qui ne possède sur son territoire métropolitain que très peu de combustibles fossiles. Dans tous les discours, le nucléaire devient alors le garant de l’indépendance énergétique de la France.

 

En 1974, le plan Messmer est lancé. Ce projet titanesque envisage la construction de 200 réacteurs avant l’an 2000 et planifie l’électrification des pratiques et des modes de vie des Français. Sa doctrine se résume dans la fameuse maxime du “tout nucléaire, tout électrique”.

Associé à cet esprit d’une modernité idéalisée, le discours de l’indépendance énergétique, qui fait de l’électricité nucléaire une électricité “made in France”, appuie dans l’esprit des Français la nécessité du recours à l’atome. La mise en place du parc nucléaire français dans un laps de temps réduit permet des économies d’échelle considérables, qui rendent l’électricité accessible à très bas coût. EDF devient ainsi le premier électricien du monde. Séduits par le confort que leur offre la nucléarisation de leur mode de vie, les Français se laissent convaincre. Le fleuron de l’industrie française est né et sa portée est internationale. Dans l’Hexagone alors au faîte de sa puissance, la structure de ce complexe étatique et centralisé modèle une société à son image.