L'avenir irradié : une fuite en avant ?

Le démantèlement et le traitement des déchets nucléaires nécessitent des investissements qui s’échelonnent sur plusieurs décennies pour l’un et sur des centaines, des milliers, voire des centaines de milliers d’années pour l’autre. Quelle est la responsabilité des sociétés exploitant cette énergie à aussi long terme ?

Le nucléaire, que ses usages soient militaire, médical, industriel ou de recherche, génère des déchets radioactifs. Ceux-ci correspondent à la fois à ce qui reste des matériaux radioactifs initialement utilisés, et aux outils, équipements et infrastructures irradiés ou contaminés lors de cette utilisation. Les principales quantités sont associées aux opérations de préparation, fabrication, utilisation en réacteur et gestion après irradiation du combustible des réacteurs nucléaires.

Ces déchets sont ainsi classés selon leur activité et la durée pendant laquelle ils resteront radioactifs. Les déchets les plus radioactifs et dont la décroissance, c’est-à-dire la diminution des radiations émises, est la plus lente, sont en très large majorité issus de l’industrie nucléaire. Ce sont ceux dont la gestion est la plus problématique.
La France, contrairement à la grande majorité des pays exploitant l’énergie nucléaire, a fait le choix de retraiter son combustible usé. L’opération de retraitement, dans l’usine de la Hague (Normandie), consiste à séparer ce combustible usé, initialement constitué d’oxyde d’uranium, en trois parties : 1% de plutonium formé au cours de l’irradiation en réacteur, 95% d’uranium appauvri par le passage en réacteur, et 4% de “déchets ultimes”. Ceux-ci sont principalement constitués des déchets dits « vitrifiés », enfermant dans une matrice de verre les produits les plus radioactifs. Le processus de retraitement produit également des déchets intermédiaires, moins radioactifs que les précédents, mais nécessitant quand même d’être isolés sur une très longue durée.

Usine de retraitement des déchets nucléaires de Flamanville, 2016, Fondation de l’Ecologie Politique.

Le principe selon lequel le plutonium et l’uranium obtenus après retraitement des déchets sont valorisables, c’est-à-dire théoriquement réutilisables sous une nouvelle forme dans certains réacteurs, conduit à les soustraire au statut de déchets. Ils sont pourtant loin d’être intégralement réutilisés dans le système actuel. Ainsi, alors même que leur réutilisation complète ne peut réellement être envisagée, ils n’entrent ni techniquement ni économiquement dans la stratégie de gestion à très long terme des déchets à vie longue.

Le retraitement n’a initialement pas été mis en place pour cette raison, mais dans le cadre du programme militaire. Toutefois l’industrie nucléaire a progressivement développé le projet d’utiliser le plutonium pour alimenter une nouvelle génération de réacteurs spécifiquement conçus pour l’utiliser (les surgénérateurs).

Après l’échec de cette filière, l’industrie a décidé de poursuivre malgré tout le retraitement et d’introduire le plutonium dans les réacteurs actuels, qui n’avaient pas été conçus pour cela. On fabrique pour cela du combustible MOX, littéralement mélange d’oxyde de plutonium et d’oxyde d’uranium. Le combustible MOX usé, qui n’est pas retraité, vient complexifier l’inventaire des matières et déchets à gérer. Plus chaud et plus radioactif que le combustible usé traditionnel à l’uranium, il pose des problèmes accrus d’entreposage et de stockage.

Cette stratégie conduit également, faute de réutiliser efficacement le plutonium, à voir s’accumuler des stocks sans emploi de cette matière particulièrement dangereuse. De plus, l’uranium issu du retraitement, un temps partiellement réutilisé lui aussi dans les réacteurs français, s’accumule également lourdement.

Le retraitement, présenté comme une stratégie de simplification du problème des déchets à vie longue, repousse en fait dans le temps la gestion d’un véritable casse-tête.

La complexité intrinsèque du « retraitement-recyclage » et les entreposages associés, image issue de la note Le « cycle » du combustible nucléaire français : analyse critique du bilan actuel, Yves MARIGNAC, 15 juillet 2010. Droits : Yves Marignac, Wise Paris.

Cache-moi ces fûts que je ne saurais voir !

l’enfouissement géologique profond  

Immersion des déchets radioactifs en mer dans les années 60”, extraite de l’inventaire national des matières et déchets radioactifs, Les déchets immergés, dossier 1, ANDRA, 2012. Droits réservés.

Qu’il s’agisse de combustible usé ou de déchets issus du retraitement, la gestion sûre de cet héritage nucléaire, hautement radioactif, s’avère particulièrement complexe.
La complexité de la gestion des déchets réside principalement dans deux caractères majeurs de la matière radioactive. D’une part la nocivité des radiations, d’autre part la longévité des radioéléments qui les émettent. Leur décroissance s’échelonne, pour certains, en dizaine, voire centaine de milliers d’années.
Faute d’avoir imaginé dès l’origine une solution acceptable pour cette gestion, différentes options ont été proposées, et certaines essayées, pour s’en débarrasser. Aucune ne s’est à ce jour imposée comme une filière acceptable. Il a par exemple été suggéré de les envoyer dans l’espace, mais pour des raisons de sûreté évidentes, cette solution a vite été disqualifiée. Plus sérieusement, il a été un temps décidé de se débarrasser des fûts de déchets par immersion, c’est-à-dire en les déposant au fond d’une faille océanique. 14 000 tonnes de déchets radioactifs produits en France ont ainsi été immergées dans les années 1960, au large de la Galice (Espagne) notamment. Cette pratique internationale n’a été définitivement interdite qu’en 1983.

La solution désormais retenue par l’industrie nucléaire est celle du stockage dans des structures géologiques profondes, autrement dit de l’enfouissement. Cette solution semble aujourd’hui, en comparaison des options précédentes, être techniquement la plus raisonnable pour la gestion de ces “déchets ultimes”, ce qui ne la rend pas nécessairement acceptable pour autant.

D’un point de vue économique, la responsabilité envers nos contemporains, autant qu’envers un futur proche et lointain, d’une gestion sécurisée des déchets nucléaire a un coût considérable. L’ANDRA (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs), prospecte à Bure (Meuse) dans le but d’enterrer, à 800 mètres de profondeur, les résidus à haute activité et à vie longue, 80 000 m3, produits par le parc électronucléaire hexagonal.

Le projet d’enfouissement qu’elle envisage estimé dans un premier temps à 13 milliards d’euros a été réévalué à plus de 36 milliards. Des coûts qui, selon la Cour des comptes, se caractérisent par la difficulté qu’ils présentent à être quantifiés, tant les chantiers s’étendent dans le temps. Ainsi cette dernière évaluation pourrait être de nouveau, et plusieurs fois, revue à la hausse. Et ce d’autant plus que le projet à ce stade n’inclus ni combustible usé ni plutonium sans emploi, reposant sur l’hypothèse, pourtant absurde, que tout pourra être retraité et réutilisé. . . L’enfouissement profond des “déchets ultimes” cherche à écarter les risques de leur entreposage de long terme en surface qui les expose potentiellement à un acte de malveillance, une catastrophe naturelle ou tout simplement à une défaillance technique qui pourrait avoir des conséquences sanitaires et environnementales d’ampleur.
Toutefois, le projet d’enfouissement français reste très controversé. Il est en effet très difficile de garantir qu’aucune défaillance technique ne survienne sur une durée aussi longue que celle à prendre en compte. Il ne garantit pas la réversibilité de cette gestion. Impossible donc, une fois le stockage refermé, de reprendre les déchets concernés si une meilleure solution venait à se dessiner. De même, si un incident devait advenir en profondeur, les générations futures n’auront pas de moyen d’intervenir et d’en limiter les dégâts.

Au delà des questions techniques, ce projet d’enfouissement engendre un problème éthique qui engage l’ensemble de la filière nucléaire et notre société. Le souci du très long terme et des investissements que notre génération lègue aux milliers qui vont suivre, interrogent la subsistance de la filière de façon plus générale.

Les projets d’enfouissements, (il en existent d’autres, le plus avancé est celui en construction en Finlande, sur la presqu’île dOlkilouto),  engage un récit métaphysique d’envergure puisqu’il s’imagine communiquer avec un futur à plusieurs centaines de milliers d’années. Quels langages, quels codes subsistent sur une telle échelle temporelle ? Lorsque l’on se réfère au passé, les hiéroglyphes n’ont que 3000 ans, les dessins des grottes de Lascaux 17 000 et 18 000. Comment communiquer avec des êtres dont les modes et les normes de communications ne sont peut-être même pas encore au stade embryonnaire ?  Ainsi, à l’image du chantier d’enfouissement mené en Finlande, c’est l’idée d’une gestion « passive » des déchets qui semble s’imposer. C’est-à-dire la possibilité d’en faire oublier l’existence aux générations à venir par leur disparition à notre vue, en profondeur.

“Into eternity”, Documentaire, 2009, Michael Madsen :

documentaire-into-eternity

http://www.intoeternitythemovie.com

Comment pouvons-nous envisager de polluer l’avenir à une échelle temporelle si démesurée qu’elle ne nous permet même pas de conceptualiser un moyen d’en communiquer la dangerosité à nos descendants ?

Les volumes de combustible et de déchets mis en jeu, les incertitudes techniques, le poids financier et les questions non résolues sur le plan éthique, constituent aujourd’hui un point majeur de remise en question du choix de production d’énergie nucléaire. En poursuivant cette production sans que ces questions ne soient résolues, le nucléaire engage la responsabilité des générations actuelles, mais aussi des générations futures.

Le démantèlement ou la fuite en avant

L’héritage du nucléaire ne s’arrête pas aux matières et déchets qu’il génère : il concerne également ses installations et ses sites, et leur futur démantèlement. Également dans ce domaine, l’industrie s’est engagée sans réelle visibilité sur les conditions techniques et économiques et sur l’acceptabilité des opérations nécessaires. L’envergure industrielle et financière que les chantiers de démantèlement des 19 centrales françaises impliquent est telle qu’elle met en cause la viabilité du modèle nucléaire.

Comme dans le cas des déchets nucléaires, la responsabilité de la gestion de la postérité du parc incombe aux exploitants. Ceux-ci doivent provisionner dans leurs comptes des sommes considérables qui, le moment venu seront allouées à ces chantiers de très long terme. En effet, une fois le réacteur arrêté et le combustible déchargé, on estime leur durée à 30 ans environ.  Il s’agit bien d’une estimation car aucune centrale française n’a encore été démantelée dans son intégralité. Le démantèlement des réacteurs dits de première génération, appartenant à la filière graphite-gaz et situés notamment à Marcoule, a démarré il y  a trente ans et son achèvement n’est pas envisagé aujourd’hui avant l’horizon de 2040.

Le démantèlement a priori plus simple du prototype de réacteur à eau pressurisée (la filière qui équipe le parc actuel) de Chooz a démarré en 2006, son achèvement est annoncé pour 2022.

La difficulté dans l’évaluation des sommes nécessaires à ces chantiers provient donc notamment du manque de retour sur expérience de ce genre de travaux. Malgré le fait que les provisions destinées à l’aval du cycle nucléaire dans les comptes de EDF soient en augmentation – elles sont passées de 461 à 520 millions d’euros par an entre 2010 et 2013, soit une augmentation de 12,8% sur 3 ans – les estimations sur lesquelles ces provisions se basent semblent bien sous évaluées.
Alors que la Cour des Comptes estimait en 2014 l’ensemble des charges brutes de démantèlement et de la gestion des déchets en France (tous opérateurs confondus) à environ 87 milliards d’euro, le Royaume Uni, dont le parc (16 réacteurs) est sensiblement moins étendu que le français, estime que celles-ci s’élèveront à 150 milliards d’euros pour son propre parc et pour une gestion des déchets qui n’a pas l’ampleur des projets français. D’après la Cour des comptes, les opérateurs à présent n’ont collecté que la moitié des montants nécessaires à l’aval de leur cycle industriel.

Ainsi certains experts, et notamment Corinne Lepage, chiffrent le budget nécessaire au démantèlement en France à plus de 200 milliards d’euros.

L’aval du cycle et le vrai prix de l’électricité nucléaire

  un jeu de yo-yo

Le manque de considération pour les questions liées au démantèlement et au traitement des déchets nucléaires a joué de la capacité de la filière nucléaire à fournir une énergie à très bas coût, coeur de son argumentaire économique et de sa politique d’acceptabilité.

Bien que contraints par la loi à affecter dans leur bilan les actifs nécessaires à la couverture des charges futures du démantèlement, ces provisions restent la propriété des exploitants qui décident des placements à effectuer. En 2013, s’appuyant sur les rapports de la Cour des comptes et de la CNEF (Commission Nationale d’Evaluation du Financement des charges de démantèlement des installations nucléaires de base et de gestion des combustibles usés et des déchets radioactifs), le WWF France a constaté que ces placements sont opaques, volatiles et peu diversifiés. Bien que la loi requière que ces actifs présentent un degré de sécurité et de liquidité suffisant pour répondre à leur objet, actuellement une partie importante des provisions sont faites sous forme de titres de sociétés liées à la filière électrique et du nucléaire (RTE, AREVA, CEA, EDF…) ou de créances sur ces sociétés.

Et la Cour des comptes de préciser que, pour cette catégorie d’actifs, « l’Etat apparaît directement ou indirectement comme le financeur en dernier ressort. Il est en effet l’actionnaire des trois exploitants et les créances de l’un vis-à-vis de l’autre sont in fine des créances de l’Etat envers lui-même. De la même façon, lorsque l’Etat s’engage à acheter au CEA les titres AREVA afin de financer les charges du CEA, il ne peut en pratique que s’acheter les titres à lui-même. (…) En plaçant l’Etat comme financeur ultime des charges nucléaires de long terme, cette évolution reporte à la fois dans le temps et vers les finances publiques des charges futures importantes (… )».

Sans intervention de la part des pouvoir publics, la poursuite des pratiques actuelles ferait porter le risque de la constitution des charges de long terme sur l’Etat et en dernier ressort sur les contribuables français. Cette situation inquiétante a été l’une des principales préoccupations de la commission d’enquête parlementaire qui s’est penchée en 2014 sur les coûts passés, présents et futurs de la filière nucléaire. Les conclusions de la commission soulignent l’importance de « sécuriser le financement des charges futures du nucléaire (démantèlement et déchets) afin que celles-ci ne soient pas à la charge des générations futures. (…) ».

Le point de vue de la Commission Européenne

Le Programme indicatif sur le nucléaire de la Commission européenne (dit PINC) publié en 2016 s’appuie sur une analyse des services pour évaluer les perspectives et les besoins en termes d’investissement et de charge pour les activités nucléaires dans les différents Etats membres de l’Union. La Commission estime ainsi que les provisions constituées en Europe pour les charges à long terme couvrent plus de 50 % des coûts projetés de gestion des déchets et de démantèlement, alors que le parc européen atteint en moyenne près de 65 % de sa durée de vie, en faisant l’hypothèse d’un programme massif d’extension de l’exploitation au-delà de la durée initialement prévue de fonctionnement des réacteurs. Ce déficit entre prévisions de charges à long terme et d’exploitation, inquiétant au niveau européen, l’est encore plus en France où les provisions ne couvriraient que 34 % des besoins futurs alors que le parc aurait dépassé 56% de sa production totale.

Malgré les apparences, ces chiffres sont marqués par une forte dose d’optimisme. La situation est encore plus problématique lorsqu’on applique aux chiffres un plus grand réalisme. Selon l’analyse produite par le cabinet WISE-Paris, les estimations de la Commission européenne sont marquées par un mélange de sous-estimation chronique des coûts et des difficultés et de surestimation, tout aussi systématique, des potentiels de poursuite d’activité du nucléaire européen.

Ainsi, les estimations fournies par les acteurs français et retenues par la Commission pour les charges à long terme en France, avec 68 milliards d’euros, sont inférieures au montant identifié par la Cour des comptes et que celle-ci considère elle-même comme probablement insuffisant. D’autre part, le parc nucléaire français, avec près de 30 ans de durée de vie en moyenne aujourd’hui, pour 40 ans de durée de vie envisagée à la conception, a effectué trois quarts de son exploitation en attendant d’éventuelles prolongations qui ne sont aucunement acquises à ce stade.

Au total, si l’on est à la fois prudent sur les perspectives d’extension de durée de vie et réaliste en appliquant à l’estimation des charges les coûts projetés dans les pays les plus avancés, le fossé observé sur les provisions est abyssal. Alors que les provisions constituées jusqu’ici en Europe correspondent à un montant moyen de 4,7 €/MWh sur l’électricité nucléaire produite jusqu’à maintenant, il faudrait désormais constituer en moyenne entre 20 et 40 €/MWh de provisions pour couvrir les charges à long terme.

La durée de vie des centrales

 Le jeu des poupées russes

Les provisions, constitué par un prélèvement sur les coûts de production, ont ainsi une incidence directe sur les prix à la consommation. De ce fait, les provisions ne peuvent être dissociées de la réflexion sur la durée de vie des centrales. Selon les scénarios de prolongement du fonctionnement des centrales et leur durée, le montant des provisions réservées à l’aval du cycle serait influencé de façon considérable. Les opérateurs cherchent à prolonger la durée des vie des installations pour amortir leur investissement initial, mais pas exclusivement : plus la durée de vie des centrales sera réduite, plus l’impact des provisions sur les coûts de production et par ricochet sur le prix de l’électricité nucléaire sera important.

Le mythe d’une énergie électrique peu chère reposait sur une construction illusoire, qui ne reflétait pas les coûts réels de la production d’énergie nucléaire.

Depuis le début du programme nucléaire, les questions qui entourent la gestion des déchets et le démantèlement sont restées sans solution, si ce n’est celle de s’en remettre au futur et au progrès de la technique pour résoudre les questions.  Aujourd’hui, nier l’urgence d’une nouvelle stratégie pour la filière nucléaire française serait une preuve de l’irresponsabilité des exploitants et le nouveau signe d’une fuite en avant du système qui semble déjà bien engagée.