Vivre avec le risque au quotidien

Comment vit-on et travaille-t-on dans les sites où un accident, une irradiation ou une contamination radioactive à “faible dose” est une menace permanente ? Bienvenue dans le quotidien nucléaire, cette société du risque banalisée et déresponsabilisée.
L’invisibilité de la menace radioactive est un élément fondateur de la perception du risque nucléaire et des pratiques préventives qu’il implique. Si les lieux nucléaires concentrent les anxiétés dans des structures imposantes, ils sont souvent placés à l’abri des regards. L’emplacement des usines de retraitement américaine de Hanford, japonais de Rokkasho, et française de la Hague est révélateur de cette mise à l’écart. Dans le cas de l’usine nucléaire de la Hague, les conditions géographiques du site permettent la dilution de grandes quantités de rejets liquides, ainsi que la dispersion atmosphérique de grandes quantités de rejets gazeux dans une zone peu peuplée.
Pâturages aux alentours de Flamanville, 2016, Fondation de l’Ecologie Politique
Dans la presqu’île du Nord Cotentin, en Normandie, les habitants vivent au plus proche des sites nucléaires, dans un triangle qui place à 25 kilomètres de distance l’Arsenal militaire de Cherbourg, la centrale nucléaire de Flamanville et l’usine de retraitement du combustible nucléaire de la Hague. Ici, le risque de contamination et d’irradiation est perçu au quotidien par les travailleurs et les riverains. Il s’ajoute au risque accidentel dont les conséquences bouleverseraient leur existence.  
À la Hague, c’est par divers mécanismes de défense que les riverains tentent d’évacuer les risques pesant sur leur existence. Ils emploient un lexique très élusif pour désigner l’usine afin de la faire disparaître de leur paysage et de leur horizon visuel direct. Ces stratégies de dissimulation, conscientes ou non, sont révélatrices d’une réelle volonté de nier la réalité de la proximité du site nucléaire et la permanence des risques qui l’accompagnent. L’impossibilité de s’en prémunir les pousse à se créer des environnements psychiques leur permettant d’en faire abstraction et de vivre avec. Comment faire autrement ?

Normalisation & banalisation du risque : composer avec la radioactivité

Le système actuel de radioprotection des populations repose sur des hypothèses formulées sur la base des connaissances des risques radio-induits tirées du suivi épidémiologique des survivants des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. C’est le même système qui définit les limites d’exposition fixées pour les travailleurs du nucléaire, mais à présent ces protocoles n’intègrent pas le suivi des expositions « faibles » et chroniques.
Le suivi épidémiologique des survivants de l’accident de Tchernobyl aurait également pu contribuer aux connaissances des

http://www.lemonde.fr/planete/portfolio/2011/04/25/regles-de-radioprotection-en-centrale_1512165_3244.html

risques radio-induits, cependant aucun programme de ce type n’a vu le jour après la catastrophe. C’est par le biais d’un panel très détaillé de mesures préventives et des procédés réglementés que les exploitants tentent de combattre le risque d’accident et des pathologies radio-induites.

 

Dans les sites nucléaires, particulièrement “en zone”, c’est-à-dire dans le périmètre de l’usine où la radioactivité ambiante atteint des seuils nocifs, chaque pratique est encadrée par un cahier des charges dont le but est de minimiser la contamination et l’irradiation des personnes qui y sont présentes et de préserver les travailleurs des conséquences sanitaires de la radioactivité.

Si cette normalisation des pratiques permet de prévenir nombre de pathologies qu’une exposition trop prolongée ou que le manque de protections peuvent entraîner, elle agit également comme un moyen de faire accepter le risque aux travailleurs. Elle permet la rationalisation d’un risque qui peut s’avérer fatal, ou pathogène. Elle persuade les travailleurs à le prendre, à s’en défendre et lui permet de composer avec, en essayant de le maîtriser.

Les contrôles, les normes et les moyens techniques destinés à la prévention de la contamination ou de l’irradiation font de l’industrie nucléaire, une industrie ultra-sécurisée. Cette caractéristique est l’un des arguments majeurs des travailleurs dans la décrédibilisation du risque nucléaire : “C’est plus risqué de prendre sa voiture tous les jours”. Pour autant, ces normes ne parviennent pas à maîtriser le risque que les « faibles» doses des radiations peuvent représenter pour les travailleurs et leurs proches.
Les premiers résultats de l’étude épidémiologique de mortalité chez les travailleurs de l’industrie nucléaire coordonnée par le Centre International de Recherche sur le Cancer – étude Inworks –  relevés en juin 2015 renforcent la preuve de l’existence d’une relation entre le risque de leucémie et l’exposition aux rayonnements ionisants. Ils montrent notamment que cette relation est observée pour des expositions chroniques à de faibles doses de rayonnements, comme le sont les expositions professionnelles.

En octobre 2015, un deuxième volet de cette étude, confirme la relation entre cancers – autre que la leucémie – et exposition professionnelle aux rayonnements ionisants.

l’externalisation du risque professionnel

En France, le nucléaire s’est construit comme le fleuron de l’industrie de pointe. A la fin des années 1970 et dans les années 1980, EDF était une entreprise d’Etat en pleine expansion, qui recrutait et formait le vaste personnel de techniciens et d’ingénieurs nécessaire à la gestion quotidienne du parc nucléaire.

Aujourd’hui pourtant, une part grandissante des travailleurs du nucléaire est employée par le biais de contrats intérimaires, dits « sous-traitants », « prestataires de service » ou « collaborateurs ». Les conditions particulièrement précaires et la vulnérabilité aux risques sanitaires auxquels ces travailleurs font face sont l’affaire de tout le monde. La qualité de leur travail a un impact important sur la sûreté des installations nucléaires.

Arrêt de tranche : Il s’agit d’un arrêt de la production d’électricité, d’une durée de 1 à 3 mois. Il peut avoir lieu une fois par an à minima, pour les arrêts simples et tous les dix ans, lors des visites décennales. A cette occasion se déroulent les opérations de maintenance : le contrôle de l’ensemble des installations et le renouvellement du combustible du réacteur.

Au cours des arrêts de tranche, les opérations de maintenance requièrent un nombre de travailleurs supérieur à la moyenne. De plus, la durée de ces arrêts de tranche impacte fortement le coût de production de l’ensemble du parc : un jour d’arrêt d’un réacteur est un manque à gagner d’environ un million d’euros pour l’exploitant.

Entre la fin des années ’80 et la fin des années ’90, alors que les premières pathologies professionnelles, celles liées à l’amiante notamment, commencent à émerger, EDF recourt de plus en plus à la sous-traitance. La généralisation de cette forme contractuelle amène l’entreprise jusqu’à externaliser la maintenance des arrêts de tranche à hauteur de 80 %, un choix jugé « politique » par la CGT, principal syndicat de la filière. On estime aujourd’hui le nombre des sous-traitants à 22 000, un nombre quasi équivalent à celui des agents EDF affectés au nucléaire.

 

Dans une optique de rentabilité et de compétitivité, qui cherche à minimiser le coût de production de l’électricité nucléaire, le temps d’indisponibilité des réacteurs a été graduellement réduit. Ce qui a pour conséquence d’accroître la pression sur les travailleurs et de diminuer la qualité des contrôles sur les actions de maintenance qui s’effectuent au cours des arrêts de tranche, à l’occasion des visites décennales et des visites annuelles.

 

Le travail des « sous-traitants » est ainsi aujourd’hui essentiel au bon fonctionnement du parc nucléaire français. Il le sera davantage dans le cadre du projet de EDF dit « Grand Carénage », un chantier particulièrement imposant qui doit permettre la mise aux normes au parc français aux mesures de sûreté post-Fukushima requises par l’ASN, augmentant ainsi les besoins en main-d’œuvre au cours des prochaines années.
Cette division des tâches entre agents EDF et « prestataires de services » a pour principale conséquence de morceler la compréhension globale du fonctionnement du réacteur qui n’est plus la connaissance exclusive d’un personnel uniforme et toujours présent sur l’exploitation.

D’une part, cette main d’oeuvre itinérante, qui passe d’un site à un autre, en fonction du calendrier des arrêts de tranche, ne bénéficie pas de l’expérience que le personnel dédié au quotidien au fonctionnement des réacteurs développe, d’autre part, le personnel salarié d’EDF se voit ainsi délesté d’un ensemble de tâches indispensables au bon fonctionnement du réacteur. Ce qui a pour conséquence une dégradation des conditions de travail pour l’ensemble des travailleurs.
L’externalisation de certaines connaissances techniques, interroge également sur la capacité de réaction du personnel salarié en cas d’incident. Dans le sens inverse, la totale abnégation nécessaire à la réaction dans l’urgence dans le cas d’un accident de type “Fukushima”, peut difficilement être attendue de la part d’un personnel sous-traitant.

 

Au niveau de la dosimétrie, les arrêts sont plus courts mais les doses augmentent. Par exemple récemment, j’ai fait un arrêt au Bugey. J’y ai passé quinze jours. C’est une vieille centrale, avec une forte dosimétrie. En quinze jours, j’ai pris 500 milli, ce qui représente une dose mensuelle [trimestrielle dans la nouvelle réglementation]. Les arrêts étant plus courts, on travaille de façon ponctuelle et donc la dosimétrie est moins étalée. Un contrôle radio qu’il faudrait faire en une semaine, ils ont tendance à vous le faire faire en quelques jours. Donc on prend plus ou moins de temps. J’ai l’impression qu’il faudrait plus de contrôleurs, justement pour qu’il y ait moins de doses. Il y a même des circuits où ils se posent des questions pour les contrôler, parce que les dosimétries sont trop importantes. À Bugey, par exemple, c’est peut-être un cas particulier, je ne sais pas, il y a eu quatre ou cinq personnes contaminées internes sur l’arrêt et une vingtaine qui sont allées à l’infirmerie pour contamination. C’était affiché. Aller travailler dans ces conditions, en sachant qu’il y a des accidents comme ça… Bon, on le fait parce qu’il faut travailler mais c’est pas excitant (Marc, contrôleur, CDD, 33 ans)Des agents en CDI disent “ne pas y aller” quant il y a de trop gros risques ou qu’ils ont déjà “pris des doses”. La possibilité de refuser dépend de la garantie que ressent le salarié de ne pas y laisser son emploi”. 

D’après le livre d’Annie Thébeaud-Mony, L’industrie nucléaire, sous-traitance et servitude, INSERM-EDK, Paris, 2000, page 92.

Le recours généralisé à la sous-traitance représente également un moyen d’externaliser le risque social et sanitaire, en d’autres termes de “sous-traiter la contamination”. Ces travailleurs précaires réalisent en effet les opérations les plus exposées au risque d’irradiation : tri des déchets, décontamination des piscines et des sols, opérations de plomberie, pose des tabliers de plomb, etc.
Contraints de travailler sous pression et à plusieurs pour se relayer et réduire ainsi leur temps d’exposition, les « prestataires de services » admettent ne pas toujours porter leur dosimètre pendant les opérations. Alors que les agents EDF sont assignés à des tâches hors zone de radiation active, sans modification de salaire, quand ils atteignent la dose maximale recommandée, les prestataires eux, du fait de leur précarité, perdent leur source de revenu.
Ne bénéficiant pas du même statut des agents EDF, ni des mêmes contrôles et du même suivi médical, la dissimulation des accidents de travail est plus facile à « gérer » pour ces intervenants extérieurs. En partie itinérante, cette main-d’oeuvre qui passe d’un site à un autre, peut être elle-même prestataire d’un prestataire de service, renvoyant et entremêlant ainsi la responsabilité en cascade, à des acteurs toujours plus nombreux.

Les pathologies induites par le travail nucléaire (cancers, leucémies, impuissance) se déclarent sur un temps très long. En raison des fréquents changements d’entreprise engendrés par les fusions et acquisitions des prestataires de service d’EDF, l’histoire professionnelle des travailleurs sous-traitants est difficile à reconstruire, leurs dossiers étant souvent introuvables. La reconnaissance du caractère professionnel des pathologies et la responsabilité de l’entreprise demandent ainsi des procédures particulièrement coûteuses et complexes, qui mènent souvent à des impasses juridiques pour les sous-traitants. Très peu d’entre eux s’engagent sur cette voie : moins de 10 cas de pathologies professionnelles radio-induites sont reconnus tous les ans.

Une du numéro 49 de la revue La Gueule Ouverte, “Le nucléaire créera des emplois” paru le 16 avril 1975, ETOPIA.

La non-reconnaissance du risque pour les populations

Le prix du nucléaire ?

Au-delà de la sphère particulièrement exposée des travailleurs du nucléaire, c’est toute la population autour des sites et au-delà, qui est concernée par le risque.

Des questions se posent d’abord sur les effets sanitaires des rejets des installations nucléaires. Certaines études épidémiologiques mettent ainsi en évidence un risque accru de leucémie de l’enfant à proximité des centrales nucléaires, comme en Allemagne (KiKK – Studie des Deutschen Kinderkrebsregisters) ou autour de l’usine de la Hague. On manque en réalité de modèles pour analyser ce risque, qui ne se limite pas à cette pathologie rare : les controverses qui ont marqué notamment les résultats obtenus dans le Cotentin et suivies par la Commission locale d’information de la Manche, témoignent de la difficulté des institutions à le reconnaître.
Mais la minimisation du risque concerne surtout celui d’un accident nucléaire et de ses conséquences. Non seulement une information extrêmement limitée, et souvent peu disponible, n’est fournie qu’aux populations les plus proches, c’est-à-dire vivant dans un rayon de quelques kilomètres. Mais les scénarios d’accident officiellement reconnus pour établir les plans d’intervention et d’urgence destinés à protéger les populations sont des scénarios donnant lieu à des rejets filtrés et « maîtrisés », sans commune mesure avec l’ampleur des catastrophes observées à Tchernobyl comme à Fukushima.
En avril 2016 l’ANNCLI – Association Nationale des Comités et Commission Locales d’Information et l’ACRO – Association pour le Contrôle de la Radioactivité dans l’Ouest tirent la sonnette d’alarme sur l’état de la prise en compte du risque nucléaire en France. Les deux rapports publiés à cette occasion déplorent le fait que les graves accidents de Tchernobyl et Fukushima aient très peu fait évoluer les mesures de protection des personnes et des biens en cas d’accident nucléaire. L’ANCCLI réclame une révision en profondeur des périmètres des Plans Particuliers d’Intervention (PPI) des installations nucléaires de base et suggère même une extension des plans d’urgence à un rayon de 80 km.

A titre d’exemple, les PPI en France prévoient, sur un périmètre limité de 2 à 10 km de l’installation (20 km depuis le 26 avril 2016, selon les annonces faites en marge de la 4ème conference environnementale), la mise à l’abri des populations potentiellement affectées, la prophylaxie à l’iode et éventuellement l’évacuation, en fonction de la gravité de l’accident. Les périmètres de protection de la population retenus prennent en compte essentiellement les 24 à 48 premières heures d’un accident. Actuellement, ils ne tiennent pas en compte  d’éventuels rejets accidentels sur une plus longue durée et sur une distance au-delà de 10 km.

Cependant, un accident nucléaire comparable à celui de Fukushima, d’après le groupe de travail ATHLET, mis en place par les autorités chargées de la radioprotection (HERCA) et de la sûreté nucléaire (WENRA) en Europe, exigerait  des  mesures  d’évacuation  sur  un  rayon  de  20  km  et  une  mise  à  l’abri jusqu’à environ 100 km. Ces mesures seraient par ailleurs associées à l’administration de comprimés d’iode stable.

En France, compte tenu de la densité d’habitation sur de telles distances, ces mesures concerneraient un nombre d’habitants beaucoup plus élevé qu’autour des centrales de Tchernobyl et de Fukushima : plus d’un millions de personnes habitent dans un rayon de 30 km autour des centrales de Fessenheim et du Bugey.

 

Normalisation et banalisation des conséquences de l’accident

Une fois l’accident survenu, lorsque l’étendue et le niveau de la contamination vont bien au-delà de tout ce qui avait été imaginé, la même logique de banalisation semble s’appliquer. Des mesures préventives similaires à celles en place dans les sites nucléaires régissent la vie des populations locales, comme dans les zones rurales à proximité de Fukushima.

lemondearticle

(http://www.lemonde.fr/planete/article/2005/03/16/lecons-de-survie-a-la-radioactivite-en-bielorussie_401816_3244.html)

Ces mesures contraignantes, que l’expérience SAGE a mis en place en Biélorussie, cherchent à diminuer l’exposition à la radioactivité ambiante et ainsi à permettre la vie humaine dans ces régions irradiées. Du régime alimentaire aux parcours à éviter au quotidien, autant que le positionnement physique des individus et du mobilier dans un domicile: chaque aspect de la vie est rationalisé en rapport avec la radioactivité, chaque pratique cherche à amoindrir l’exposition et l’irradiation, dans un semblant de normalité.

En établissant des seuils d’expositions maximales, l’encadrement normé de la vie sur ces zones irradiées est profondément ambiguë. D’un côté, il tente de réduire l’exposition des populations concernées à la contamination et à l’irradiation, d’un autre côté il leur fait porter le choix de rester plutôt que de partir, ainsi que la responsabilité et la contrainte. Par des mesures de ce type, l’État réduit aussi cyniquement le coût que représente pour lui la gestion d’un tel accident, dont il a choisi d’exonérer largement l’industrie nucléaire, ainsi défaite du poids d’une très lourde responsabilité morale et financière.

Note de Sezin TOPÇU pour la Fondation de l’Ecologie Politique – Mai 2016

IRSNrapport

http://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/Les-accidents-nucleaires/cout-economique-accident/Pages/2-cout-economique-pour-2-scenarios.aspx#.VyCuwKvHSf4

 

 

La Convention de Paris, signée en 1960 et transposée en droit français le 16 mai 1968, limite la responsabilité pécuniaire des exploitants en cas d’accident à un montant récemment relevé à 700 millions d’euros. Un plafond dérisoire par rapport au coût d’un accident nucléaire sur le sol français que l’IRSN a récemment estimé entre 50 et 240 milliards d’euros pour un pays comme la France.