Le mythe de l'indépendance énergétique


En France, l’uranium nécessaire au fonctionnement du parc nucléaire est principalement importé du Niger et du Kazakhstan. Une dépendance qui remet en cause la réalité de l’indépendance énergétique promise par le nucléaire civil, mais aussi le slogan d’une électricité “propre”.

Usine d’enrichissement Georges-Besse d’Eurodif, France, sd, fonds Bernard LAPONCHE. Droits réservés.

 Lorsque survient le premier choc pétrolier en 1973, le développement du nucléaire civil en France repose sur un discours officiel largement articulé autour de l’indépendance énergétique. L’objectif affiché du plan Messmer qui était, par le biais du “tout nucléaire, tout électrique”, de rendre la France totalement autonome, supposait de sécuriser l’approvisionnement en uranium.
À la naissance de la filière nucléaire française après la Seconde Guerre mondiale, la France exerçait encore sa souveraineté sur des territoires dont les réserves lui garantissaient un approvisionnement à très long terme de ses programmes militaires et civils. L’accès à ces ressources qui étaient aussi la promesse d’exportations très lucratives pour les industries extractives, fut l’objet d’une politique de prospection menée par la CEA dans les colonies françaises d’Afrique de l’Ouest et de Madagascar. Ce fut notamment le cas au Gabon, après la découverte en 1956 de gisements dans l’est du pays, sous la direction de Jacques Mabille, un ingénieur issu du Corps des Mines.

Extrait ouvrage : Gabrielle HECHT “ Uranium africain : une histoire globale ”, 2016, Le seuil

 

 

 

Affiche recto-verso L’uranium enrichit / Une centrale nucléaire ou un œillet des dunes ?, cote 20050519/97, fonds Les Amis de la Terre, Archives nationales.

Afin d’éviter une nationalisation au moment de l’indépendance en 1960, le CEA s’associe à la Mokta, une entreprise minière privée, pour créer la Compagnie des mines d’uranium de Franceville, la COMUF, qui gère l’exploitation de la mine de Mounana. Cette stratégie d’accaparement est au cœur de la politique dite de la « Françafrique ».
Lorsque les mouvements indépendantistes aboutissent dans ces régions au début des années 1960, différents accords signés entre la France et le Gabon, mais aussi la France et le Niger, lui garantissent un accès privilégié à certaines ressources stratégiques, dont l’uranium. En échange, des clauses de ces mêmes accords assurent en secret le soutien militaire de la France contre les menaces intérieures et extérieures aux dirigeants africains. C’est ainsi que Léon M’ba, président du Gabon visé par un coup d’État en 1964, sera maintenu au pouvoir, permettant à la France de sécuriser ses approvisionnements et les profits de ses industries extractives.

Le grand jeu de l'uranium

Lorsque le Premier ministre Messmer annonce son plan de nucléarisation de la France en 1974, l’argument de l’indépendance énergétique repose sur cette stratégie néocoloniale de sécurisation des approvisionnements. Mais aujourd’hui que reste-t-il de cette politique, alors que cette mainmise des filiales d’AREVA sur les ressources en uranium est désormais menacée par une Chine avide de ressources, qui avance ses pions et promeut la « Chinafrique » – pendant chinois de cette stratégie française ?

La France, qui a vu ses réserves nationales en uranium largement diminuer depuis les années 1980, puis se tarir en 2001, est aujourd’hui entièrement dépendante des pays exportateurs pour obtenir les 9 900 tonnes d’uranium naturel annuel nécessaire à la fabrication du yellowcake, le combustible utilisé dans les 58 réacteurs français.

EDF achète ce combustible directement à AREVA, présent dans les pays exportateurs par le biais de joint-ventures. Le Kazakhstan, premier exportateur mondial, et le Niger sont les deux principaux partenaires de la France en la matière. Les menaces qui pèsent sur son approvisionnement au Niger ont poussé la France à s’engager militairement au Sahel. L’instabilité politique des pays où AREVA se fournit en uranium remet en question la pertinence du discours sur l’indépendance énergétique de la France, garantie par la massification du recours à l’électricité nucléaire. La concurrence de la Chine au Kazakhstan et au Niger crée un grand jeu de l’uranium, où les positions françaises sont loin d’être acquises. Et l’orientation autoritaire des régimes de ces pays est annonciatrice de révoltes futures, dans lesquelles la France risque d’être en première ligne.

Une énergie "propre"?

Au cours des quarante dernières années, l’exploitation minière au Gabon, à Madagascar et au Niger a été le théâtre de nombreuses dérives de la part des exploitants. Désastres sanitaires et écologiques, corruption et non-redistribution des richesses relativisent le qualificatif de “propre” largement utilisé dans les discours faisant de l’énergie nucléaire l’ultime recours de la lutte contre le réchauffement climatique et un facteur de développement économique.
L’exploitation des mines d’uranium à ciel ouvert, comme à Mounana au Gabon, est en ce sens très frappant. Les populations riveraines et les mineurs employés par la COMUF n’ont pas été informés des risques que la radioactivité leur faisait courir. De nombreuses maisons ont ainsi été bâties avec les roches extraites de la mine, ce qui fait que nombre de familles vivent dans la radioactivité.

Marc Ona , fondateur et Secrétaire exécutif de l’ONG Brainforest (Gabon), Prix Goldman de l’environnement 2009

En toute logique, la gestion des déchets devrait dépendre de la responsabilité des exploitants. A Mounana, les machines et les outils contaminés, au même titre que les résidus de roches provenant du traitement de l’uranium, ont été enfouis dans la mine sans aucune précaution. Aujourd’hui, avec l’écoulement des eaux de pluies, ce trou s’est transformé en une nappe phréatique radioactive. Pire encore, la décroissance des radioéléments dégagés lors de l’exploitation des mines, qui prendra des dizaines voire des centaines d’années, rend impossible la reconversion des sites d’extraction. Cette exploitation est la cause d’un désastre écologique majeur. La pollution des sols et des nappes, impropres à la production agricole et à la consommation, a détruit durablement les économies locales et déstabilisé les structures sociales, en plus d’être la cause supposée de nombreux cancers prématurés et leucémies juvéniles.

Mine à ciel ouvert de la SOMAIR au Niger, sd, fonds Bernard LAPONCHE.

Enfin, qu’il s’agisse du Gabon, de Madagascar ou encore du Niger, tous trois partenaires de la France dans cette politique pendant des décennies, aucun n’a bénéficié de l’exploitation de ces ressources sur son sol. Alors que ces exportations permettent un mode de vie prospère et confortable en France, ces pays restent parmi les plus pauvres du monde.

voir le web documentaire : Scandale Uramin 

 

Si l’on ajoute à cela la corruption dont le scandale Uramin a dramatiquement fait état, l’absence de redistribution de ces richesses et la situation économique des pays exportateurs éclairent d’une lumière crue le discours ambiant qui présente l’électricité nucléaire comme une énergie propre, mais aussi équitable et créatrice d’échanges commerciaux.

A quels sacrifices sommes-nous prêts à consentir pour l' »indépendance » et l’opulence énergétiques de la France ?

Face à cette question politique, sociale, environnementale et économique, les arguments des défenseurs du nucléaire ne résistent pas à un examen approfondi de la politique extérieure de la France. Et ils ne sont guère plus convaincants, lorsqu’on examine de près la viabilité de la filière nucléaire dans l’Hexagone.